Sommet de Doha : recompositions géopolitiques et enjeux stratégiques

Par A. Chouwimi

Le sommet arabo-islamique qui s’est ouvert à Doha concentre les regards régionaux et internationaux. Les propositions avancées lors de cette rencontre reflètent une volonté d’affirmer de nouvelles dynamiques de puissance au Moyen-Orient, tout en suscitant de multiples interrogations sur leur faisabilité et leurs répercussions.

L’Égypte et l’idée d’une « OTAN arabe »

L’Égypte a proposé la création d’une « OTAN arabe », une alliance militaire commune inspirée du modèle de l’OTAN, destinée à renforcer l’autonomie sécuritaire des pays arabes. Ce projet vise à réduire la dépendance à l’égard des puissances extérieures, à coordonner les capacités militaires arabes face aux menaces régionales et à donner une dimension stratégique nouvelle à la Ligue arabe.
Cependant, cette initiative rencontre plusieurs défis :

Divergences politiques entre pays arabes, certains proches de l’Iran et d’autres en opposition frontale,

Alliances existantes avec les États-Unis, qui demeurent le garant sécuritaire majeur et un protecteur direct d’Israël,

Inégalités militaires entre les États du Golfe et les pays plus modestes.

La perception de ce projet par les pays du Golfe est particulièrement critique. Arabie saoudite, Émirats et Qatar sont à la fois concernés par cette initiative et fortement liés stratégiquement à Washington. La question centrale reste donc : comment concilier la volonté d’autonomie arabe avec les obligations et protections existantes envers les États-Unis, et la position dominante de Washington comme bouclier militaire et politique d’Israël ?

L’Iran et la pression pour isoler Israël

Le président iranien Massoud Pezeshkian a exhorté les pays musulmans à rompre leurs relations avec Israël, affirmant que la sécurité de chacun dépend d’une solidarité régionale sans compromis. Cet appel renforce le clivage entre les pays alignés sur une ligne de confrontation frontale et ceux qui privilégient une approche plus pragmatique, parfois liée à des intérêts économiques et technologiques. Les pays du Golfe, en particulier, se trouvent à un carrefour stratégique, certains ayant déjà noué des accords de normalisation avec Israël.

La France et la reconnaissance de la Palestine

L’annonce d’Emmanuel Macron de reconnaître officiellement l’État de Palestine à l’Assemblée générale de l’ONU, le 22 septembre, ajoute une dimension internationale à ces débats. La France cherche à jouer un rôle moteur dans la relance de la solution à deux États, en s’appuyant sur la « Déclaration de New York ». Toutefois, cette décision pourrait créer de nouvelles lignes de fracture avec certains alliés occidentaux et renforcer les attentes du monde arabe et africain quant à une reconnaissance plus large.

L’Afrique entre héritage historique et repositionnement actuel

La dimension africaine demeure cruciale mais incertaine. Si certains pays du continent ont déjà reconnu la Palestine, d’autres entretiennent des relations étroites avec Israël dans les domaines sécuritaire, agricole ou technologique. Le positionnement des puissances régionales comme l’Afrique du Sud, le Nigeria ou l’Éthiopie pèsera lourd sur la dynamique diplomatique. Le continent pourrait servir de pivot, soit pour amplifier la pression internationale en faveur de la Palestine, soit pour modérer l’affrontement idéologique entre blocs.
La fermeture récente de l’ambassade du Tchad en Israël et le rappel de son personnel diplomatique marquent un tournant. Ce geste est paradoxal au regard des liens sécuritaires et de renseignement qui unissaient jusque-là N’Djamena et Tel-Aviv. Il peut être lu de deux manières : comme une posture visant à s’aligner avec les attentes des pays arabes, soucieux d’une solidarité accrue avec la Palestine, ou comme un acte politique audacieux traduisant une réelle volonté d’affirmer une ligne de rupture. Cette décision s’inscrit aussi dans un contexte interne tendu, où le président tchadien doit composer avec les menaces du FACT (Front pour l’alternance et la concorde au Tchad). La suspension des relations avec Israël pourrait être un moyen de solliciter davantage d’aides militaires et financières de la part des alliés arabes, en échange d’une prise de position ferme sur la question palestinienne.
On se souvient également du discours marquant du président Mobutu Sese Seko, alors chef d’État du Zaïre, lors de la guerre opposant l’Égypte à Israël. Il avait déclaré qu’« entre un pays frère et un pays ami, le choix est clair », avant de rompre les relations diplomatiques avec Israël. Cette audace illustrait une doctrine politique africaine de solidarité prioritaire avec les peuples frères face aux agressions extérieures. Aujourd’hui, certains observateurs estiment que l’Union africaine devrait s’inspirer de cet héritage pour adopter une position ferme et unifiée face aux massacres commis contre les Palestiniens.

Le Sud global entre solidarité et calculs stratégiques

Au-delà de l’Afrique, les pays du Sud global ont réagi avec force à l’attaque israélienne contre le Qatar, dénoncée comme une violation flagrante du droit international et de la souveraineté nationale. Des États comme l’Afrique du Sud, la Gambie ou le Ghana ont exprimé leur solidarité avec Doha. Toutefois, certains pays adoptent une position plus prudente, se limitant à appeler à la désescalade sans aller jusqu’à la rupture diplomatique.
Concernant la reconnaissance de la Palestine, la majorité des pays du Sud global y sont favorables, en cohérence avec leur histoire de luttes anticoloniales et leur identification à la cause palestinienne. Mais ce soutien n’est pas uniforme : certains craignent des répercussions sur leurs relations avec Israël, les États-Unis ou d’autres partenaires occidentaux. Pour d’autres, il s’agit d’une opportunité diplomatique de renforcer leur rôle international ou de resserrer leurs liens avec le monde arabe et islamique.
Cette diversité de positions traduit un équilibre délicat entre solidarité symbolique, contraintes stratégiques et calculs d’intérêts nationaux. Le Sud global apparaît donc comme un acteur pluriel, dont les choix pèseront sur la dynamique internationale autour de la Palestine.

Vers une recomposition fragile mais décisive

Le sommet de Doha illustre un moment charnière de recomposition géopolitique : affirmation d’une autonomie sécuritaire arabe malgré la tutelle américaine, durcissement iranien face à Israël, initiative française à l’ONU, repositionnement africain avec le cas du Tchad et le rappel du précédent historique du Zaïre de Mobutu, et diversité des postures du Sud global. La convergence ou la divergence de ces trajectoires déterminera si la région s’oriente vers une architecture plus coopérative ou vers une polarisation accrue, avec des répercussions directes sur l’équilibre global.

A. Chouwimi

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